>>> YOU ARE VIEWING A 200 LINE SAMPLE OF EBOOK# E06345 <<< TITLE: VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE PARIS LA FIN DU XVIIIE SI CLE AUTHOR: PIERRE GALLET EBOOK: E06345 (O'Briens Book Cellar) LANGUAGE: FRENCH VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe. SIECLE PAR P. GALLET AU LECTEUR. Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous aimez a voir l'ecrivain a la hauteur de son etat. Ce desir noble doit etre le votre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la verite ne deplait point. En outre, l'ecrivain a pour lui les principes qui lui servent d'abri, meme contre vos caprices, qui vous portent quelquefois a blamer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre, et a vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance a la fois; Je vais vous armer, en ma faveur, contre vous-meme, et prendre votre opinion pour egide. Sans doute, si vous ressemblez a un juge qui s'est trompe ou laisse seduire, vous deviendrez, comme lui, moins severe: la honte de se dementir retient; l'effet de la seduction amollit les ames, et tend a les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet, et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre indulgence. Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement a la morale qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comedie, qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez aucun roman moral, ni les poemes heroiques et meme sacres. Elle se trouve dans tous: les attaques au vice, a la tyrannie, etc. sont autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on l'a long-tems envisagee, celle qui tient a la personalite, qui se permet de juger la moralite des individus; ce qui est un attentat contre la societe: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'a vous retracer que Socrate, ce severe Socrate, qui fut l'ornement de la nature et le vrai modele social, prit souvent en main l'arme de la satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on employe lorsqu'on sert la societe?.... L'ecrivain ne peut s'egarer en suivant un tel modele. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle general, il a justifie son motif et sa moralite. Venons a mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui donne pour monture des elephans ailes. Cela est fort, direz-vous? Sans m'arreter a la possibilite du principe naturel, dont mon voyageur vous parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence; et je prendrai les exemples ou vous la portates a l'exces, envers les genres, meme, qui ne semblaient pas la meriter. Rappelez-vous que vous passates a Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir presente des substances immaterielles pourfendues, le neant doue d'un corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jete un pont dans l'abime du vide, etc. Vous permites a l'Arioste de se servir de l'hyppogriffe, qui, n'en deplaise a l'auteur de Roland, ne vaut pas mes elephans; parce qu'il n'a pas un caractere distinct, et qu'il ne l'a pas pris dans la Lune. "C'est le cheval d'un enchanteur! s'ecriera-t-on peut-etre: les enchanteurs ont droit de prendre par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!" Eh bien, lecteur, supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me retracte envers l'Arioste, et j'ai gagne ma cause aupres de vous?.... Rappelez-vous encore, que vous autorisates Voltaire a faire manger des montagnes par ses heros; que vous lui passates l'oiseau de Formosante, les licornes, le merle d'Amazan et les moutons a toison d'or de Candide. Lecteur, n'oubliez pas que le Perou est encore sur votre globe, et qu'il est malheureusement trop connu. Me calquant sur cet ecrivain, j'aurais pu vous faire parler mes elephans sans vous revolter. Vous pensez, sans doute, qu'un elephant a plus de droit a tous egards qu'un merle, de faire un recit ou de tenir un beau discours; passe encore pour le phenix! ... Si tout cela ne vous determinait point a supporter mes quadrupedes ailes, et si votre esprit, ayant pris une nouvelle direction, etait devenu plus severe, j'ajouterais que j'ai ete soumis a la loi de la necessite, comme le furent Homere, Fenelon, et tant d'autres, qui furent obliges de faire descendre leurs heros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, forme en plan incline, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du soleil ne partant pas de cette planete, et etant diverges seulement en courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon heros; et il fallait que celui-ci eut vecu deux mille ans; car, sans cela, comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote, que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi repousseriez-vous mes elephans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian, puisqu'ils peuvent offrir des lecons a l'humanite. Mais, direz-vous, vous montrez cet evenement arrive a paris, il y a seulement quelques annees; et nul des habitans de cette ville n'a vu votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse toujours voir? Vous auriez peut-etre prefere que j'eusse choisi pour ma scene, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pense que le nom de la scene ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait deguiser entierement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant a un parallele exact et vraisemblable. Lecteur, si ne vous arretant point sur les choses utiles que dit et fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et oubliant vos jugemens passes, vous balanciez a regarder mon livre d'un oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous decider, trois observations plus determinantes; et qui sont devenues des maximes de l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a repete, d'apres les anciens les plus habiles a transmettre les lecons utiles aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des plantes agreables sur les rochers: enfin je vous observerais, que l'experience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les instruire. Malgre tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre repeter autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir a mon voyageur, nous discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser. Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit ecrit, l'absence du jugement et de la raison. Il ne peut pas etre applicable a l'ignorance des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne porterait point atteinte a l'opinion d'un homme ni a son ecrit. Le cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit dans le cercle du monde: on peut etre eclaire, sage, et meme grand, sans connaitre ses prejuges, son ton, ses modes, sa politique sociale, ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot au particulier, lorsque tout, sur la terre, est repute niaiserie au general. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez convaincu, lorsque vous aurez envisage le tableau que je vais mettre sous vos yeux; et ou vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais.... Commencons par nous, et voyons nos grands ecrivains, prenant les couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages etrangers, comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits. N'ont-ils pas appele des niaiseries, nos bals masques, nos felicitations du jour de l'an; nos visites d'etiquette, les discours de nos societes, les soins de nos petits maitres et de nos petites maitresses a ne pomponer et a s'admirer sans cesse, en disant que tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonte, et contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donne le meme nom a notre amour desordonne pour la mode et le faste, en faisant entrevoir qu'on est veritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de la simplicite, a ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que l'ennui ou le degout? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute pas epargne le titre dont nous parlons. Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumes comme on le serait sous l'equateur, et en envisageant que nous habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone temperee? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme en voyant la complaisance extreme des maris francais pour leurs femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs, nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos ecrivains, en disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.? Ne regardez-vous pas, a votre tour, comme des niais les Espagnols, lorsqu'ils passent les nuits sous les fenetres de leurs maitresses, auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens, lorsqu'ils livrent leurs femmes a d'aimables Sigisbes? les Allemands, lorsque vous les voyez entetes; soit de la superiorite qu'ils croyent avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune, et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de noblesse, et qui regardent le cabinet ou sont leurs illustres parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi? N'avez-vous pas traite de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent etre agreables a Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs mosquees? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la banniere de St. Nicolas ils seront a l'abri de la mort? N'avez-vous pas donne ce titre aux Lapons, lorsqu'ils pretent leurs femmes aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgre les assertions de plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau.... N'avez-vous pas mis des long-tems au rang des niais les Egyptiens, qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils regardaient le porc comme immonde? les pretres grecs qui croyaient trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traites de tels, ces chevaliers des 12., 13. et 14mes. siecles, qui juraient un amour eternel a leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur demander jamais le dernier prix de l'amour? Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retracais tous ceux que nos grands hommes et nous, nommames niais sur la terre, et tous les traits de niaiserie qu'on nous preta. Je dois, avant de terminer sur l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application du mot qui m'a entraine si loin. Je crois que le veritable niais est celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer avec audace, et d'apres lui-meme, leve comme l'insecte son dard contre le soleil, que represente la raison; et je crois que celui-la est seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature, de la Verite, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but. <<< END OF SAMPLE... (THE FULL EBOOK HAS 188126 TOTAL CHARACTERS) >>>